L’empressement, ou le bonheur confisqué

Plaisir immédiat et bonheur durable : deux façons d'habiter le temps
Plaisir et bonheur ne sont pas la même chose. Découvrez pourquoi l'empressement nous éloigne du bien-être durable à travers neurosciences, philosophie et médecine chinoise.

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L’empressement, ou le bonheur confisqué

Plaisir immédiat et bonheur durable : deux façons d'habiter le temps
Une fleur et un arbre symbolisant la différence entre le plaisir éphémère et le bonheur construit dans la durée
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Le plaisir et le bonheur ne sont pas la même chose — et les confondre a un coût qu’on ne compte jamais. 

Il existe une maladie discrète, sournoise, qu’on se refuse de voir de nos jours : l’empressement. Non pas le désir, car le désir, comme le rêve, est la sève du vivant, mais cette forme dévoyée du désir qui veut tout, tout de suite, et pour l’obtenir, consent silencieusement à hypothéquer ce qui, précisément, rendait la chose désirable : la durée, la santé, le sens.

Cet article explore une hypothèse simple et dérangeante : l’empressement ne serait pas une manière d’atteindre le bonheur, mais plutôt une manière de le manquer. Le tout-tout-de-suite au détriment du durable ; le pas-cher au mépris de la pérennité ; le plaisir immédiat contre le bien-être à long terme. Nous l’examinerons à trois niveaux — philosophique, spirituel, physiologique — car c’est la convergence de ces trois regards sur le plaisir et le bonheur qui donne à la question sa force.

Personne pressée dans une ville illustrant le rythme accéléré de la vie moderne et la recherche permanente d'immédiateté

Plaisir et bonheur : la distinction fondatrice

Aristote, il y a vingt-trois siècles, avait déjà déclaré ce que la neuroscience redécouvre aujourd’hui : il existe deux formes de bien-vivre. La hédonia, l’hédonisme — le plaisir, l’émotion positive, l’absence de douleur ; et l’eudaimonia, l’eudémonisme — l’épanouissement, la vie accomplie, orientée vers un sens profond, la croissance et la réalisation de soi. Les deux comptent, mais ils ne relèvent pas des mêmes ressorts et n’obéissent pas aux mêmes mécanismes.

Le plaisir est ponctuel, intense, périssable. Le bonheur, au sens eudémonique, est un état de vivre, une orientation, une manière d’habiter le temps long. L’erreur de l’empressement consiste à confondre les deux : à croire qu’en accumulant des pics de plaisir, on construirait du bonheur, alors qu’on ne fait, souvent, qu’en creuser l’écart.

Dans la Chine ancienne, Laozi, dans le Daodejing et selon la tradition taoïste, oppose la course aux buts extérieurs à la culture de l’état intérieur. Le Huangdi Neijing, texte fondateur de la médecine chinoise (env. Ier siècle avant notre ère), pose que la bonne santé est un état d’harmonie, dont le principe est la modération : « ni en excès, ni en insuffisance ». L’homme paisible, dit le texte, ne tombe pas malade — « paisible » prenant ici le sens de ni trop, ni trop peu. L’empressement, lui, est structurellement l’excès : il veut plus, plus vite, et maintenant.

Représentation symbolique du cheminement vers le bonheur durable inspirée de la philosophie d'Aristote

Le versant physiologique : pourquoi le cerveau nous trahit

Le cerveau ne cherche pas le bonheur, il cherche la survie

On peut se poser la question : pourquoi la physiologie, notre mode de fonctionnement, masque-t-elle le raisonnement au profit du plaisir ? La réponse tient dans l’organisation même de notre cerveau, qui n’a pas été conçu pour nous rendre heureux, mais pour nous faire survivre et recommencer.

Le système du « vouloir » : quand la dopamine nous pousse à poursuivre

Les neurosciences distinguent aujourd’hui deux systèmes neurochimiquement indépendants : le système du « vouloir » (voie dopaminergique) et celui du « aimer » (les récepteurs opioïdes). La dopamine n’est pas la molécule du plaisir : elle est celle de l’anticipation et de la poursuite. Elle est libérée avant la récompense, elle crée le manque, l’élan, l’excitation de la chasse. Le défaut de dopamine se retrouve d’ailleurs dans les troubles parkinsoniens (avec manque d’humeur et de motivation, par exemple). Le plaisir réel du recevoir, lui, dépend d’autres circuits. On peut donc, littéralement, vouloir intensément une chose sans en avoir la jouissance, et éprouver du plaisir sans plus rien chercher à posséder.

Illustration du cerveau humain représentant les mécanismes de récompense et la recherche de gratification immédiate

Vouloir davantage ne signifie pas forcément apprécier davantage

Cette dissociation explique l’empressement mieux que tout raisonnement. Le système du vouloir est facilement stimulé — par la publicité, une notification, une compétition, un objectif, une promesse — mais il est fait pour être insatiable.

L’adaptation hédonique : pourquoi la recherche du plaisir devient une fuite en avant

S’ajoute un second mécanisme, l’adaptation hédonique : après chaque gain, le cerveau recalibre sa ligne de base. En quelques semaines à quelques mois, à force de stimuli dopaminergiques qui s’enchaînent d’un gain puis d’un autre, finit par s’installer un bruit de fond d’insatisfaction. D’où la fuite en avant : il faut toujours plus, et toujours plus intense, pour obtenir la même secousse. C’est le mécanisme des conduites compulsives — écrans, jeu, substances — où l’on est motivé sans être comblé, occupé sans être content.

Le bonheur durable repose sur d’autres mécanismes

La sérotonine et les circuits opioïdes, eux, sont associés à la stabilité, à la satisfaction, au sentiment de suffisance — bref, à l’eudémonisme. Mais ils ne se laissent pas piéger par le « vite-tout-tout-de-suite ! » : cela se cultive, dans la durée, par les liens, le sens, l’exercice, la présence au moment. Le bonheur durable exige la coordination de tous ces systèmes ; la dopamine seule construit un élan sans capacité à consolider les fondements de la vie.

Quand le système du vouloir prend le dessus sur le vivant

Voilà pourquoi la physiologie « masque le raisonnement » : le système du vouloir agit vite et fort, en début de réflexion, tandis que le système de la satisfaction agit lentement, et sur du long terme. L’empressement, c’est le triomphe momentané du premier sur le second. Chaque exemple cité en est une illustration :

  • Faire du trail sous dopant ou sous antalgiques puissants : l’objectif (performer, finir) est servi par une chimie qui supprime le signal — la douleur — qui protégeait précisément le corps. On paie la performance immédiate sur ses capacités futures.
  • Le protoxyde d’azote pour « rigoler » : un pic hédonique chimique, court, sans construction, avec un coût neurologique (atteinte de la vitamine B12, atteintes médullaires en usage répété). Le rire durable, lui, naît du rapport à l’ocytocine, pas du gaz.
  • La compétition, le « champion tout de suite » : nous y venons, car c’est ici que le dilemme prend sa forme la plus brutale.
  • Illustration du cerveau humain représentant les mécanismes de récompense et la recherche de gratification immédiate

Le pacte faustien :le dilemme de Goldman

La célèbre étude : le dilemme de Goldman (Goldman’s dilemma), du nom du médecin Robert M. Goldman, précédé par une enquête analogue de Gabe Mirkin dans les années 1970.

La question posée à des athlètes de haut niveau était, en substance : « Si je vous donnais une pilule magique qui vous garantit de gagner toutes vos compétitions — des Jeux olympiques aux championnats du monde — pendant cinq ans, mais qui vous tuerait au bout de ces cinq ans, la prendriez-vous ? » Mirkin, sur plus de 100 coureurs, obtint environ 52 % de « oui ». Goldman, en répétant l’enquête sur des athlètes de force et de combat entre 1982 et 1995, retrouva le même résultat glaçant : plus de la moitié acceptaient le marché.

Cette étude a été contestée plus tard par les travaux de Connor (2009-2011), qui ne trouve que 2 athlètes sur 212 prêts à accepter le marché tel quel, soit 1 %.

Souvenez-vous de l’opéra de Faust. La littérature scientifique nomme ce marché un « Faustian bargain », un pacte faustien. Sa structure est exactement celle du pacte avec le diable : on échange quelque chose d’interne (l’âme, la vie, la durée) contre quelque chose d’externe (la gloire, la médaille, le pouvoir). Et l’on est sommé de choisir entre son bien présent et son bien futur. L’empressement est, ici, la forme séculière du pacte faustien : vendre le durable pour l’immédiat.

Que faut-il en conclure ? Non pas que le pacte faustien n’existe pas, mais qu’il est le fait d’un glissement de l’esprit humain, que la sagesse a précisément pour fonction de contenir.

Athlète après un effort intense symbolisant la recherche de performance et les limites du corps humain

Le versant spirituel : le sens contre la vitesse

La modération : un principe universel pour une vie équilibrée

Toutes les grandes traditions ont fait de la modération, du désir du Cœur, le socle d’une vie bonne — non par ascétisme morose, mais parce qu’elles avaient compris, sans neuro-imagerie, ce que la science confirme.

Les trois trésors de la médecine chinoise : préserver l’énergie vitale

La médecine chinoise et le taoïsme organisent la vie autour des trois trésors : le jing (l’essence, réserve liée à la reproduction et à la vitalité de fond), le qi (le souffle vital) et le shen (l’esprit). Le principe éthique du yangsheng, « l’art de nourrir la vie », est précisément d’éviter l’excès pour ne pas épuiser ces trésors. Le jing, en particulier, se dissipe d’autant plus vite que l’équilibre n’est pas maintenu. Toute la logique est préventive et durable : préserver les forces vitales le plus longtemps possible, tel un fil rouge qui traverse l’enseignement du Neijing (Huangdi Neijing : le Classique interne de l’Empereur Jaune, œuvre majeure de la médecine chinoise).

Yangsheng : nourrir la vie plutôt que rechercher l’intensité

C’est l’exact contraire de l’empressement. Là où l’empressement dépense pour un pic (dopant, gaz, compétition, chute, changement brutal…), le yangsheng nourrit pour la durée. Le caractère yang (養) contient le radical de la nourriture, mais signifie plus largement prendre soin, entretenir, faire croître. C’est le même mot qu’on emploie pour la façon dont un parent élève un enfant. Nourrir sa vie, nourrir son enfant, nourrir son shen : c’est le même geste, patient, celui qui refuse la chute pour choisir le cheminement.

Yangsheng : nourrir la vie plutôt que rechercher l’intensité

Le thérapeute manuel, le pratiquant de qigong, le diététicien selon la tradition chinoise ne font au fond qu’une chose : réintroduire de la lenteur et de la présence là où l’empressement avait installé la fuite en avant. Le massage des points et des méridiens, la respiration, le mouvement du daoyin, l’attention portée à ce qui est approprié à cet instant et à cette personne : ce sont des techniques d’eudémonisme incarné, des manières de recâbler, littéralement, le système de la satisfaction contre la tyrannie du vouloir et du plaisir immédiat.

Quand l’Orient et l’Occident se rejoignent autour de la présence

Et l’Occident, ici, rejoint l’Orient. La mindfulness — l’attention au présent sans jugement — est l’une des voies les plus fiables vers le bien-être ressenti, précisément parce qu’elle affaiblit l’habitude mentale du voyage dans le regret et l’anticipation, ces deux territoires du système du vouloir. Sénèque, Épicure — qui n’était pas le jouisseur qu’on croit mais un théoricien de la sobriété du plaisir — et les stoïciens disaient déjà que le désir illimité est la source du trouble, et que la richesse est de désirer peu.

Pratique douce de qi gong dans la nature illustrant le principe du yangsheng et la préservation de la vitalité

Ce que l’empressement cache vraiment

Revenons à notre hypothèse de départ : l’empressement ne cacherait-il pas le bonheur ?

Oui — au double sens du mot « cacher ». Il le dissimule : en promettant le bonheur, le pic immédiat masque qu’il ne le livre jamais, puisque l’adaptation hédonique le dévore aussitôt. Et il le dérobe : chaque raccourci — le dopant qui vole la santé, le gaz qui vole la B12, la médaille qui vole cinq ans de vie, l’enfant qui « répare » et qu’on empêche d’être lui-même — soustrait au futur ce qu’il prend au présent.

L’empressement est une erreur sur la nature du temps. Il traite le bonheur comme un objet à saisir, alors qu’il est un processus à habiter. Il confond tomber et cheminer. Il prend le système qui dit « veux » pour celui qui dit « c’est bon ». Il vend, à bas prix et sans durabilité, ce qui n’a de valeur que dans la durée.

La proposition inverse — appelons-la, avec la tradition, l’art de nourrir la vie — ne demande pas de renoncer au désir ni au plaisir. Elle demande de leur redonner leur place : le plaisir comme fleur, non comme racine ; l’objectif comme direction, non comme urgence ; le désir comme sève, non comme fuite. « Ni en excès, ni en insuffisance. » C’est peut-être la seule pilule qui ne tue pas au bout de cinq ans.

Personne méditant dans la nature symbolisant la présence, l'équilibre et la construction du bonheur durable

Foire aux questions sur le plaisir et le bonheur

Quelle est la différence entre le plaisir et le bonheur ?

Le plaisir (hédonia) est une émotion ponctuelle, intense et périssable, portée par la dopamine et l’anticipation d’une récompense. Le bonheur (eudaimonia) est un état durable, un sens et un épanouissement qui s’installe dans le temps long et mobilise d’autres circuits — sérotonine, ocytocine, circuits opioïdes. Accumuler des plaisirs ne produit pas mécaniquement du bonheur.

Pourquoi cherche-t-on le plaisir immédiat au détriment du bien-être durable ?

Parce que le cerveau dissocie le « vouloir » (dopamine, rapide, insatiable) du « aimer » (satisfaction, lente à construire). Le système du vouloir agit avant la réflexion et s’émousse par adaptation hédonique, ce qui pousse à une fuite en avant vers des stimuli toujours plus intenses.

Qu’est-ce que le yangsheng en médecine chinoise ?

Le yangsheng (養生), « nourrir la vie », désigne l’ensemble des pratiques d’entretien de la vitalité (respiration, qigong, diététique, massage, hygiène de vie) visant à préserver les trois trésors — jingqishen — par la modération et la durée, à l’opposé de l’empressement.

mains plantant un jeune arbre pour illustrer l’action et la motivation

Notes et sources

Plaisir et bonheur, wanting vs liking, adaptation hédonique — Aristote, Éthique à Nicomaque (distinction hédonia / eudaimonia) ; neurosciences de la récompense : systèmes dopaminergique (« vouloir ») et opioïde (« aimer ») du noyau accumbens, adaptation hédonique et recalibrage du striatum ventral (synthèses de neuroscience de la récompense, 2022-2026).

Dilemme de Goldman — G. Mirkin (années 1970, ~52 % de « oui ») ; R. M. Goldman & R. Klatz, Death in the Locker Room (1984), enquêtes 1982-1995, >50 % ; qualifié de Faustian bargain dans la littérature. Contestation et réplications : Connor et al. (2009-2011, ~1 %) ; « The Goldman Dilemma is dead » ; « Trading Health Risks for Glory: A Reformulation of the Goldman Dilemma » (2018, PubMed 29498027) ; étude WADA (2 athlètes sur 212).

Yangsheng, trois trésors, modération — Huangdi Neijing (santé = harmonie, « ni excès ni insuffisance ») ; jing / qi / shen et éthique de non-excès du yangsheng (Daodejing, Zhuangzi, Neiye ; Sun Simiao) ; mindfulness et bien-être hédonique (littérature contemporaine).

Note : cet article aborde des sujets sensibles (conduites à risque, usage de substances). Il ne constitue pas un avis médical ou psychologique individuel. Toute personne concernée gagnera à en parler avec un professionnel de santé.

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