Les ventouses : entre tradition, médecine chinoise et idées reçues

Les ventouses ne sont pas qu'une tendance. Découvrez leur histoire, leur place en médecine chinoise, leurs indications, leurs limites et les précautions d'utilisation.
Les ventouses ne sont pas qu'une tendance. Découvrez leur histoire, leur place en médecine chinoise, leurs indications, leurs limites et les précautions d'utilisation.

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Les ventouses : entre tradition, médecine chinoise et idées reçues

Ventouses en verre utilisées en médecine chinoise lors d'un traitement thérapeutique
Ventouses en verre utilisées en médecine chinoise lors d'un traitement thérapeutique

Histoire & pratique

Les ventouses un outils universel et à ses dérives modernes

Utilisez le vide : le geste est si simple qu’on le retrouve sur presque tous les continents et dans de nombreuses médecines.  Mais derrière cette apparente universalité se cachent des logiques très différentes (spirituelles, mystiques, médicales, mécaniques), avec aujourd’hui, autant de Méthode qui se mélangent pour en devenir des pratiques qui en oublient les risques.

Un geste que l’humanité a inventé partout

L’utilisation du vide commence dans certaines communautés par la succion extraire un élément pervers, comme le venin du serpent. La ventouse est l’une de ces techniques améliorées que l’on retrouve un peu partout. L’idée est simple : appliquer un récipient sur la peau, et y créer une dépression en raréfiant l’air.  Soit par succion buccale par un petit tube ou orifice, soit par la chaleur du volume d’air interne par une flamme, ou en chauffant la ventouse et, aujourd’hui, par une pompe ainsi la peau et les tissus se soulever dans la cloche. Ce que l’on cherche à faire varie selon les cultures : drainer un abcès, « tirer » une maladie hors du corps, faire saigner, ou remettre en mouvement quelque chose qui stagne.

Les récipients racontent cette histoire à eux seuls : cornes d’animaux évidées, coques de bambou, poteries, puis verre, pot de yaourth et, de nos jours, plastique et silicone. Le matériau change, le principe reste. Histoire des ventouses : corne, bambou, verre et silicone à travers les siècles

Égypte et monde gréco-romain : l’emblème du médecin

Les plus anciennes traces écrites remontent à l’Égypte ancienne. Le papyrus Ebers, daté d’environ 1550 avant notre ère et considéré comme l’un des plus vieux traités médicaux, mentionne l’usage des ventouses pour la fièvre, la douleur, le manque d’appétit, les vertiges et les déséquilibres menstruels.

Papyrus Ebers et médecine antique utilisant les ventouses en Égypte et en Grèce

De l’Égypte, la pratique passe à la Grèce. Hippocrate lui-même, au tournant des Ve–IVe siècles avant notre ère, recommande les ventouses pour des affections internes comme pour des désordres musculo-squelettiques. Chez les Grecs et les Romains, on pense aussi à Galien et à Celse, la ventouse s’inscrit dans la théorie des humeurs, des flegmes: on l’associe volontiers à la saignée pour « évacuer » le trop-plein ou les mauvaises humeurs.

Papyrus Ebers et médecine antique utilisant les ventouses en Égypte et en Grèce

Le monde arabo-musulman : la hijama

Dans la tradition islamique, la ventouse prend le nom de hijama (de la racine signifiant « aspirer »). Recommandée dans les textes prophétiques, elle y acquiert une valeur à la fois thérapeutique et spirituelle, et se pratique surtout avec de petites incisions superficielles suivies de la pose de la ventouse pour extraire un peu de sang. Les grands médecins du monde arabo-persan, d’Al-Zahrawi à Ibn Sina (Avicenne dont on reparlera), en précisent les indications et les points d’application. La hijama reste, aujourd’hui encore, une pratique extrêmement vivante. bambou et une ventouse en verre
L'évolution des ventouses à travers les civilisations

La Chine : du « procédé de la corne » au « pot de feu »en passant par le « bambou chauffé »

En Chine, la ventouse a une histoire longue et bien documentée. Les premières descriptions sont attribuées à Ge Hong (283–343), alchimiste et médecin taoïste de la dynastie Jin, dans son Zhouhou Beiji Fang (« Manuel de prescriptions pour les urgences »). Il utilisait des cornes d’animaux évidées pour drainer les abcès et les pustules : de là vient le nom de jiaofa (角法), le « procédé de la corne ». À l’origine, la ventouse chinoise est donc un geste de chirurgie externe, destiné à tirer dehors le pus et le mauvais.

Sous les Tang, la technique s’affine et s’associe à l’acupuncture et à la moxibustion ; le grand traité Waitai Miyao en fait mention, et la ventouse est notamment employée dans les affections pulmonaires. Il faudra attendre la dynastie Qing pour que Zhao Xuemin, dans son Bencao Gangmu Shiyi (« Supplément au Compendium de matière médicale »), décrive en détail les ventouses chauffées de poterie ou de bambou, comme le fameux huoguan qi (火罐气), « le souffle du pot de feu », indiquées pour les douleurs abdominales, les vertiges et les céphalées. C’est de cette lignée que descend la ventouse chinoise telle qu’on la pratique aujourd’hui. Illustration de la pratique traditionnelle des ventouses en médecine chinoise

La lecture chinoise : le sang et les souffles pervers

C’est ici que la médecine chinoise apporte ce que les autres traditions n’ont pas formalisé aussi finement : une grille de lecture. La ventouse n’y agit pas sur « une structure » mais sur la circulation. Ses actions classiques sont de réchauffer et de mettre en mouvement le qi (les souffles) et le xue (le sang), de lever les stagnations et de chasser les souffles pervers logés dans le corps.

Chasser les « xie qi », les souffles pervers

Les textes anciens rattachent la ventouse à l’extraction des xie qi (邪气), ces énergies perverses venues de l’extérieur, les « six excès » : le Vent, le Froid, la Chaleur estivale, l’Humidité, la Sécheresse et le Feu. La ventouse est particulièrement indiquée contre le Vent, le Froid et l’Humidité qui se sont installés dans les couches superficielles, la peau, les muscles, ce que la tradition nomme le cou li (l’interstice de la peau et de la chair et les linéaments de communication), là où le qi défensif fait barrage. En aspirant, on ouvre ces couches et l’on « fait sortir » le pervers avant qu’il ne pénètre plus profond. On retrouve là un fil que je développe ailleurs : le niveau de la surface, ce qui nous met en contact avec le monde extérieur.

Le sang : de la stagnation à la saignée

Sur le versant du sang, la ventouse traite avant tout la stase (yu xue, 瘀血) : douleurs fixes, contusions, entorses, « mauvais sang » immobilisé. La ventouse sèche mobilise cette stagnation ; la ventouse humide , libère les luo , avant de poser la cupule, vise à mobiliser un sang jugé stagnant, chargé de chaleur ou toxique. Le choix entre les deux n’est pas esthétique ; il découle d’un diagnostic de plénitude ou de vide, de chaleur ou de froid.

En pratique, le praticien choisit ses zones : ce sont des points précis, comme les points shu du dos, sur des méridiens riches en sang, pour agir sur les structures dynamiques ; les points douloureux ashi ; le trajet d’un méridien à relancer. La ventouse, dans cette logique, disperse : elle est faite pour le trop-plein et la stagnation, et demande de la prudence dès qu’il y a vide et faiblesse.

Poser une ventouse sans se demander s’il s’agit d’un excès à disperser ou d’un vide à soutenir, c’est faire un beau geste sur la mauvaise cible. schéma des méridiens utilisés pour les ventouses en médecine chinoise

Textes modernes, renouveau et effets de mode

En Occident, la ventouse a été une pratique médicale banale aux XVIIIe et XIXe siècles, souvent couplée à la saignée, avant de tomber en désuétude dans les années 1920, jugée « d’un autre âge » et privée de preuves scientifiques solides. Elle est ensuite restée vivace surtout dans les médecines d’Asie et du monde arabo-musulman, et dans les usages populaires.

Le grand retour est récent et spectaculaire : en 2016, aux Jeux de Rio, les marques rondes et pourpres sur les épaules de Michael Phelps, ou le dos de Karim Benzema ont fait le tour du monde et relancé la mode des ventouses dans le sport et le bien-être. Depuis, l’offre a explosé, récupération sportive, « facial cupping » esthétique, cures « détox », kits d’auto-ventouses vendus en ligne. Marques de ventouses chez un sportif de haut niveau après une séance thérapeutique

Avec la mode viennent les dérives. A celui, qui en mettra le plus, qui mettra les plus grosses ventouses, et  la plus tenace est le mythe des marques : ces ecchymoses ne sont pas des « toxines qui sortent », mais simplement du sang extravasé sous la peau. On voit aussi fleurir des promesses thérapeutiques démesurées (guérir des maladies graves), des séances de plus en plus « fortes » où la marque devient un trophée, et des pratiques de saignée réalisées sans hygiène ni formation. Or la littérature scientifique reste prudente : si de nombreuses études suggèrent un intérêt sur certaines douleurs, leur qualité méthodologique est globalement faible.

Marques de ventouses chez un sportif de haut niveau après une séance thérapeutique

Dangers, effets indésirables et contre-indications

La ventouse est généralement bénigne, mais elle n’est pas anodine, et les effets indésirables — pour être le plus souvent légers — ne sont pas rares. Les revues de sécurité rapportent :

  • marques, ecchymoses, œdème, rougeur, douleur ou picotements après la séance ;
  • cloques (bullae) et brûlures, surtout avec la ventouse au feu ;
  • hématomes, cicatrices, chéloïdes sur peaux fragiles ou prédisposées ;
  • panniculite, réactions cutanées locales ;
  • pour la ventouse humide : risque d’infection (dont transmission de germes par le sang si le matériel n’est pas stérile) et, en cas de saignées excessives, anémie, dépression, ….

La plupart de ces accidents sont évitables par une hygiène rigoureuse, un matériel à usage unique pour la saignée, une technique maîtrisée et une vraie formation du praticien.

Contre-indications à connaître

  • peau lésée, plaie ouverte, brûlure, eczéma ou infection cutanée sur la zone ;
  • troubles de la coagulation, traitement anticoagulant, anémie sévère (surtout pour la ventouse humide) ;
  • grossesse : prudence, en évitant l’abdomen et la région lombo-sacrée ;
  • peaux très fines et fragiles, personnes âgées fragilisées, enfants — application douce et brève ;
  • zones à risque : varices, thrombose, gros vaisseaux, sur une tumeur ou un ganglion suspect ;
  • terrain de grand vide, d’épuisement ou de fièvre non étiquetée : la dispersion n’est pas indiquée ;
  • plus largement, toute douleur non diagnostiquée : la ventouse ne dispense jamais d’écarter d’abord une cause qui relève du médecin.

Matériel professionnel utilisé pour les ventouses en cabinet de médecine chinoise

En résumé : un outil précieux, à condition de raisonner

Des cornes de Ge Hong au « pot de feu » de Zhao Xuemin, de la hijama aux épaules de Michael Phelps, la ventouse traverse les siècles parce qu’elle répond à une intuition juste : il faut parfois rouvrir et remettre en mouvement. La médecine chinoise en a fait mieux qu’un remède : une manière de lire — chasser le pervers de la surface, dénouer la stase du sang, disperser le plein sans épuiser le vide. C’est cette lecture, et non la mode, qui doit décider du geste. Bien indiquée, la ventouse est un outil remarquable ; posée par réflexe, elle n’est qu’une marque de plus sur une peau — et parfois un risque inutile. Pierre Noïtaky enseignant l'utilisation des ventouses dans une approche clinique en médecine chinoise

Article à visée d’information et de formation. Les indications et contre-indications rappelées ici ne remplacent pas l’évaluation d’un praticien qualifié ni, en cas de doute, un avis médical.

Sources :

History of cupping (Hijama): a narrative review of literature — PubMed
The history and mystery of cupping — Hektoen International
History of Chinese Cupping (Ge Hong, Zhao Xuemin, huoguan qi)
Cupping, the Past and Present Application — Chinese Medicine and Culture
An overview of systematic reviews of clinical evidence for cupping therapy
Cupping Therapy: An Overview from a Modern Medicine Perspective
Cupping Gets Its Close-Up In Rio Olympics — NPR
What is Cupping Therapy Used at Olympics by Michael Phelps — TIME

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